Tourner la page de Mai 68. Vraiment?
Dans son discours du 29 avril 2007 Nicolas Sarkozy a annoncé vouloir de par sa victoire éventuelle à la Présidence "tourner la page de Mai 68": "Dans cette élection, il s'agit de savoir si l'héritage de Mai 68 doit être perpétué, ou s'il doit être liquidé une bonne fois pour toutes".
Il n'est pas trop difficile d'entendre implicitement ce qui se voudrait d'un retour à l'ordre morale. Pour preuve, juste à la fin de son discours, Sarko termine par "...pour rétablir le plein emploi et l'autorité".
Son "Liquider l'héritage" fait froid dans le dos, non? Plus stalinien, tu meurs. Sarko fait dans le populisme et son discours est anachronique. Mai 68 n'est pas advenu en mai 1968, et non en mai 1998, par hasard. Et à moins d'être viscéralement sourd et aveugle comme peut l'être un réactionnaire pur jus, il est difficile de ne pas voir dans les corps des figures emblématiques de Mai 68 des individus dynamiques, vivants, libres, ouverts d'esprits, particulièrement sympathiques et bien dans leurs baskets. Par exemple, en France: July, Castro, Goupil, Sollers, Cohn-Bendit, Kristeva, Glucksmann... Faut-il les liquider aussi, eux et leurs oeuvres?
Mais, au fond, que veut exactement nicolas Sarkozy? Revenir aux écoles mixtes? Réfréner la liberté sexuelle (rappelons au passage que l'une des premières revendications des étudiants de Mai 68 est le droit d'accès pour les garçons aux résidences universitaires des filles)? Interdire pilule contraceptive et avortement? Interdire le pantalon aux filles? Le retour de l'ORTF? Souhaite-il inverser le renversement des valeurs de Mai 68 pour en revenir aux dogmes Ancien régime? Oublier les 11 millions de manifestants dont la plupart issus du milieu ouvrier (obtenant avec les Accords de Grenelle une augmentation de 25 % du SMIG et de 10 % en moyenne des salaires réels, ainsi qu'à une baisse du temps de travail de 44 h par semaine)?
Ou encore nier et renier qu'il a été un mouvement culturel et politique considérable en France mais aussi, bien qu'à des degrés divers, dans toutes les démocraties? Nier encore que Mai 68 a produit une formidable modernisation de la société française, sans se voiler la face sur certains de ses effets néfastes?
Elisabeth Badinter: "Par la magie du verbe, la génération 68 a fait éclater les normes et les codes d'un XIXe siècle persistant dans nos têtes victoriennes, et mis à l'ordre du jour les libertés privées de l'individu. L'heure était à l'épanouissement du moi, à l'écoute de nos désirs et au relativisme culturel, contre l'étouffoir judéo-chrétien de la société et la tyrannie de la loi universelle."
Avant de tourner la page de Mai 68, encore faudrait-il la lire, et rappeler que Mai 68 a fait voler en éclats les dogmes politiques et moraux de l'époque.
Ainsi, Julia Kristeva dans Le Magazine littéraire, en mai 1998, soit exactement 30 ans après : "Pour nous, il y avait quelque chose de déicide dans l’aventure de Mai 68, au sens nietzchéen du surhomme, l’éternel retour étant entendu comme une interrogation perpétuelle des valeurs. Cela avait quelque chose d’inouï. On n’a connu cette intensité dans aucun autre pays. Chez les Anglo-Saxons, cela a pris la forme du psychédélisme et des sectes religieuses, en Allemagne et en Italie, une forme tyrannique : le terrorisme. L’athéisme français a ceci d’absolument singulier qu’il incarne toujours la révolte à la fois dans la langue et dans la revendication du désir et de la sexualité (c’est une tradition qui remonte à Villon, à Rabelais, aux Lumières)."
Donc, d'une certaine manière, on met Nietsche et son renversement des valeurs aux oubliettes de l'Histoire comme s'il n'avait jamais existé. On fait comme si rien ne s'était passé, les massacres, les crimes organisés, les millions de corps carbonisés, napalmisés, nucléarisés du XXe siècle? Déjà que certains veulent interdire Heidegger des bibliothèques, pourquoi ne pas tourner en effet la page, toutes les pages sans en lire une seule?
Pire, retournons la page, cette fois en arrière pour tout recommencer.
En définitive, quand Sarko parle de "liquider" Mai 68 il faut entendre la haine qui l'anime à l'encontre de la liberté de parole d'un certain daniel Cohn-Bendit qui soutient dorénavant Ségo ou de celle d'un françois Bayrou ouvert à l'idée de débattre, sacrilège, même avec quelqu'un qui n'est pas forcément de son avis. Débattre était d'ailleurs un des mots clés de Mai 68.
On peut approfondir en allant sur Wikipedia: "D'une manière générale Mai 68 marque l'ouverture brutale de la culture française au dialogue social et médiatique, qui s'infiltrera dans tous les rouages de la société et de l'intimité familiale, et une étape importante de prise de conscience de la mondialisation de la société moderne (après les guerres « mondiales ») et de la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation »."
Debord à ce sujet écrira dès 1969 son fameux livre "La Société du Spectacle".
P.S.:
je tombe à l'instant sur une interview trés appropriée de daniel Cohn-Bendit sur ce sujet (AFP du 30/4/2007 15h26):
"Sur 68 et sur moi, par exemple, il devrait lire ce qu'a écrit André Glucksmann", a-t-il ironisé.
Figure de mai 68, ce philosophe de gauche a apporté son soutien à M. Sarkozy et a pris la parole dimanche lors du meeting UMP à Bercy.
"J'attends vraiment au tournant André Glucksmann", a dit M. Cohn-Bendit. "Etre pour Sarkozy, c'est une chose, être renégat à sa propre histoire, c'est une autre chose", a-t-il ajouté. Lire la dépêche
Il n'est pas trop difficile d'entendre implicitement ce qui se voudrait d'un retour à l'ordre morale. Pour preuve, juste à la fin de son discours, Sarko termine par "...pour rétablir le plein emploi et l'autorité".
Son "Liquider l'héritage" fait froid dans le dos, non? Plus stalinien, tu meurs. Sarko fait dans le populisme et son discours est anachronique. Mai 68 n'est pas advenu en mai 1968, et non en mai 1998, par hasard. Et à moins d'être viscéralement sourd et aveugle comme peut l'être un réactionnaire pur jus, il est difficile de ne pas voir dans les corps des figures emblématiques de Mai 68 des individus dynamiques, vivants, libres, ouverts d'esprits, particulièrement sympathiques et bien dans leurs baskets. Par exemple, en France: July, Castro, Goupil, Sollers, Cohn-Bendit, Kristeva, Glucksmann... Faut-il les liquider aussi, eux et leurs oeuvres?
Mais, au fond, que veut exactement nicolas Sarkozy? Revenir aux écoles mixtes? Réfréner la liberté sexuelle (rappelons au passage que l'une des premières revendications des étudiants de Mai 68 est le droit d'accès pour les garçons aux résidences universitaires des filles)? Interdire pilule contraceptive et avortement? Interdire le pantalon aux filles? Le retour de l'ORTF? Souhaite-il inverser le renversement des valeurs de Mai 68 pour en revenir aux dogmes Ancien régime? Oublier les 11 millions de manifestants dont la plupart issus du milieu ouvrier (obtenant avec les Accords de Grenelle une augmentation de 25 % du SMIG et de 10 % en moyenne des salaires réels, ainsi qu'à une baisse du temps de travail de 44 h par semaine)?
Ou encore nier et renier qu'il a été un mouvement culturel et politique considérable en France mais aussi, bien qu'à des degrés divers, dans toutes les démocraties? Nier encore que Mai 68 a produit une formidable modernisation de la société française, sans se voiler la face sur certains de ses effets néfastes?Elisabeth Badinter: "Par la magie du verbe, la génération 68 a fait éclater les normes et les codes d'un XIXe siècle persistant dans nos têtes victoriennes, et mis à l'ordre du jour les libertés privées de l'individu. L'heure était à l'épanouissement du moi, à l'écoute de nos désirs et au relativisme culturel, contre l'étouffoir judéo-chrétien de la société et la tyrannie de la loi universelle."
Avant de tourner la page de Mai 68, encore faudrait-il la lire, et rappeler que Mai 68 a fait voler en éclats les dogmes politiques et moraux de l'époque.

Ainsi, Julia Kristeva dans Le Magazine littéraire, en mai 1998, soit exactement 30 ans après : "Pour nous, il y avait quelque chose de déicide dans l’aventure de Mai 68, au sens nietzchéen du surhomme, l’éternel retour étant entendu comme une interrogation perpétuelle des valeurs. Cela avait quelque chose d’inouï. On n’a connu cette intensité dans aucun autre pays. Chez les Anglo-Saxons, cela a pris la forme du psychédélisme et des sectes religieuses, en Allemagne et en Italie, une forme tyrannique : le terrorisme. L’athéisme français a ceci d’absolument singulier qu’il incarne toujours la révolte à la fois dans la langue et dans la revendication du désir et de la sexualité (c’est une tradition qui remonte à Villon, à Rabelais, aux Lumières)."
Donc, d'une certaine manière, on met Nietsche et son renversement des valeurs aux oubliettes de l'Histoire comme s'il n'avait jamais existé. On fait comme si rien ne s'était passé, les massacres, les crimes organisés, les millions de corps carbonisés, napalmisés, nucléarisés du XXe siècle? Déjà que certains veulent interdire Heidegger des bibliothèques, pourquoi ne pas tourner en effet la page, toutes les pages sans en lire une seule?
Pire, retournons la page, cette fois en arrière pour tout recommencer.

En définitive, quand Sarko parle de "liquider" Mai 68 il faut entendre la haine qui l'anime à l'encontre de la liberté de parole d'un certain daniel Cohn-Bendit qui soutient dorénavant Ségo ou de celle d'un françois Bayrou ouvert à l'idée de débattre, sacrilège, même avec quelqu'un qui n'est pas forcément de son avis. Débattre était d'ailleurs un des mots clés de Mai 68.
On peut approfondir en allant sur Wikipedia: "D'une manière générale Mai 68 marque l'ouverture brutale de la culture française au dialogue social et médiatique, qui s'infiltrera dans tous les rouages de la société et de l'intimité familiale, et une étape importante de prise de conscience de la mondialisation de la société moderne (après les guerres « mondiales ») et de la remise en cause du modèle occidental de la « société de consommation »."
Debord à ce sujet écrira dès 1969 son fameux livre "La Société du Spectacle".
P.S.:
je tombe à l'instant sur une interview trés appropriée de daniel Cohn-Bendit sur ce sujet (AFP du 30/4/2007 15h26):
"Sur 68 et sur moi, par exemple, il devrait lire ce qu'a écrit André Glucksmann", a-t-il ironisé.
Figure de mai 68, ce philosophe de gauche a apporté son soutien à M. Sarkozy et a pris la parole dimanche lors du meeting UMP à Bercy.
"J'attends vraiment au tournant André Glucksmann", a dit M. Cohn-Bendit. "Etre pour Sarkozy, c'est une chose, être renégat à sa propre histoire, c'est une autre chose", a-t-il ajouté. Lire la dépêche
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